Putin posa en escac la Françafrique

 

«Le Niger peut être un pays expert, de bon conseil pour les États de bonne volonté en ce qui concerne la bon ne gouvernance et l’équité dans les entraides intercontinentales.»


Cette phrase a une triste résonance aujourd’hui. Elle a été prononcée quelques jours avant le putsch du 26 juillet 2023 par Mohamed Bazoum, Président du Niger, aujourd’hui séquestré par les militaires rebelles. Paru dans le Grand Continent, ce dernier grand entretien avant le coup d’État lui permettait de présenter sa vision stratégique pour le Niger et pour l’Afrique subsaharienne. Sa lecture nous aide à saisir précisément les contours de son projet politique.

 

Son objectif était de mettre en place une ambitieuse réforme éducative, portée par sa conviction que celle-ci avait «des conséquences directes, à moyen terme, sur la culture familiale, la composition démographique et la natalité». En plus des répercussions sociales directes de cette politique, Mohamed Bazoum y voyait le cœur d’une réflexion holistique sur le futur de son pays: «une école sans énergie, routes, alimentation, santé et hygiène, ne peut être viable». Il s’agissait de pacifier la société nigérienne et, à l’échelle régionale, de trouver des nouveaux relais de développement qui pourraient tarir les sources de la violence: «ce n’est pas normal que nos populations manquent de tout alors que notre sous-sol regorge de richesse et que le monde se permet le luxe de guerres dispendieuses dont nous faisons directement les frais. Boko Haram, Al Qaïda, le JNIM, l’EIGS, ne sont pas arrivés au Sahel spontanément.»

 

Mais cette ambition a été brutalement interrompue cet été.

 

Depuis, c’est surtout la confusion qui semble régner. Les putschistes, dont certains faisaient partie de la propre garde présidentielle de Mohamed Bazoum, n'ont pas précisé leurs objectifs ni leur agenda.

 

Depuis la fin du mois de juillet, le Grand Continent s’efforce de saisir le sens d’une situation extrêmement volatile: pour découvrir nos brèves stratégiques, nos entretiens et nos perspectives, n’hésitez pas à vous abonner. La «mutinerie du ventre» — comme l’appelle Olivier Vallée — pourrait se transformer en crise régionale. À l’échelle nationale, ce coup d’État témoigne des profondes divisions de l’armée nigérienne, «traversée par des conflits de générations, de formations, d’appartenance, de préséances». L’augmentation de ses effectifs durant le mandat de Mohamed Bazoum n’a rien amélioré. À l’échelle régionale, le putsch pourrait avoir des conséquences catastrophiques, dans un contexte extrêmement tendu. D’une part, en Afrique de l’Ouest, le Niger est le quatrième pays à connaître un putsch, après le Mali, le Burkina Faso et la Guinée. D’autre part, la chute de Mohamed Bazoum laisse place à une bande de six États, s’étirant de l’océan Atlantique à la mer Rouge, dirigés par des juntes militaires.

 

Dans ces conditions, la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest), qui regroupe désormais 11 États de la région, a réagi plus durement — et plus rapidement — à ce coup d’État qu’elle ne l’avait fait pour les précédents. Dans les jours qui ont suivi le putsch, elle a adressé un ultimatum à la junte, lui enjoignant de restaurer «l’ordre constitutionnel». Resté sans réponse, il a expiré le 6 août 2023. Depuis, il semblerait que l’organisation peine à définir ce qu’elle compte faire. Dans un article fouillé, Anthony Guyon est revenu sur l’histoire des interventions armées de la CEDEAO, notamment au cours des guerres qui ont ravagé la région pendant les années 1990, soulignant qu’une opération au Niger ne serait pas une première, quand bien même beaucoup d’observateurs continueraient de s’interroger sur les prérogatives de l’organisation en matière de sécurité.

 

La situation demeure extrêmement complexe: «la CEDEAO manque d’un consensus pour mener une opération à Niamey, dont les répercussions ne feraient qu’amplifier l’instabilité au Sahel. Ce genre d’intervention dans un pays membre risque aussi d’accentuer les dissensions entre les chefs d’État siégeant au sein de l’organisation.» L’organisation risquerait aussi d’affronter deux de ses membres — certes suspendus depuis les coups d’État qu’ils ont connus en 2021 et 2022: le Mali et le Burkina-Faso ont annoncé qu’ils soutiendraient militairement la junte nigérienne en cas d’intervention de la CEDEAO… Dans un autre article sur les conséquences du putsch, Olivier Vallée rappelait cependant le niveau extrêmement disparate des armées de la région. À l’exception du Nigeria, qui partage une immense frontière avec le Niger, aucun État ne serait capable de conduire cette opération à terme. Autrement dit, la guerre pourrait s’étendre en Afrique de l’Ouest sans qu’aucune solution viable ne soit trouvée. Et depuis quelques jours, la CEDEAO favorise une solution diplomatique.

 

Bref, près de quatre semaines après le putsch, le Niger est pris dans l’incertitude quant à son avenir politique et géopolitique — plongeant le Sahel dans l’interrègne.

 

19-8-23, LeGrandContinent